Saint-Jacques de Compostelle

2017-08-30 10.12.56

Saint-Jacques de Compostelle
Nom mythique
Résonnant en moi
Comme une douce ritournelle

Je ne te connais que de nom
Encore rien sur les 1001 merveilles
D’un intinéraire
Sans nul autre pareil

Lancinante
La peur guête
Sous sa cape de couardise
Et d’attentes muettes

Pourquoi diable prendre la route
Quand tout autour de toi
Invite à rester dans la course
Et que lentement s’installe le doute ?

Marcher ?
Est-ce vraiment la priorité ?
Allons
Ce n’est pas sérieux !

Pendant un mois qui plus est !
Mais tu es fou !
N’as-tu rien de mieux à faire
Que d’ajouter à tes godasses quelques trous ?

Raison qui tourbillonne
Pendant que le coeur
Entend l’étranger qui claironne
Tambourinant déjà de bonheur

Lui sent déjà les rivières
Couler dans ses veines
L’enivrement éphémère
Des rencontres soudaines

Il bat déjà au rythme de la forêt
Rêve de bailler aux étoiles
Et de la paix
Qui borde lacs et sentiers

Épouser l’inconnu
Tel un enfant curieux
Se lancer des défis incongrus
Lui n’a jamais oublié le sens du jeu

Impatient de saisir
La vie à mains nues
De croquer ses fruits
Sans crainte et sans retenue

Gamin qui saute, danse et rit
Se moque des grands
Du regard des gens
De leurs inepties

Qu’est la notion de temps
Dans les yeux d’un enfant ?
Qu’est la vie pour lui
Sinon émerveillement et facétie ?

11 kilos sur le dos
Une tente
Quelques fringues
Point trop n’en faut

Au début le corps lutte
Les épaules en bandoulière
Rêvent de coussins d’air
L’esprit tous azimuts

Les mollets ne comprennent pas ce qui se passe
On adapte la hauteur du sac
Et on sue à grosse goutte
Pendant que le mental jacasse

Instantanément des liens se créent
Autour d’un sourire
D’un repas
Ou d’un bout de chemin partagé

Hommes, femmes,
Enfants et vieillards
Marchant main dans la main
Sur la même trame

Celle d’un monde plus tendre
Plus généreux, plus humain
Qu’on soit rouge, blanc, noir ou brun
Ouvrier, étudiant ou bien médecin

À la fin de la journée
Qu’on dorme en tente
Ou dans un dortoir chauffé
On a les mêmes cloches aux pieds

Nous rencontrons tous la pluie
Et le beau temps
L’extase, la fatigue
Le découragement

Tous cheminent
Nombre courent
Certains ruminent
Mais qui marche vraiment ?

Entre projections fantasmatiques
Et spectres d’un passé chaotique
Un pèlerin peut s’égarer longuement
Dans des guerres intestines

Sans même apercevoir
Le jour illuminer la colline
Sans même sentir son corps
Respirer la vie qui l’anime

Mais il y a toujours un moment
Où le marcheur revient à ses bottines
Ou s’éprend à frissonner
Sous la caresse du vent

Alors il prend le temps
Savoure l’air fleuri
Dans ses narines
Et goûte la chaleur d’un été qui défile

Il sort de l’urgence
De tout ce non-sens
Et frôle l’imperceptible liberté
De son essence

Chemin qui enrichit
Autant qu’il ne dépouille
La zone de confort s’effrite
Pendant que l’aventure s’invite

Les plafonds d’étoiles
Remplacent peu à peu
Le dortoir municipal
Et ses ronfleurs oublieux

Vieilles granges
En guise de gîte
Quand l’orage éclate
Sous le regard des anges

Il écoute la Terre
Déverser toute sa colère
Et observe la sienne
Trembler sous les tonnerres

Joue sous les canons d’arrosage
Pieds dans la gadoue
Un large sourire
Au coin de la joue

Puis court se laver
Parmi les morts
Corps et esprit
Purifiés par une nature sauvage

Combien de larmes ont coulé
Le long du chemin
Dans la chapelle de Marie
Au milieu des bocages ?

Perles d’un même chagrin
Arrosant les graines
D’une générosité
Qu’on croyait oubliée

Rendre grâce
À chaque instant qui passe
Et cueillir sans culpabilité
Les fleurs de l’hospitalité

Comme autant d’invitations
À donner à son tour
Un peu de son temps
De son amour

Et sombrer
Dans les bras de Morphée
D’une fatigue saine
Usé comme ses godasses

Rêver d’une autre humanité
Plus consciente, moins rapace
Et apprendre
À l’aimer telle qu’elle est

Aller châtouiller les Pyrénées
Dans un bain de brumes matinales
Avant de célébrer la vie
Avec une kyrielle de nouveaux amis

Se rapprocher des autres
Des animaux
Des plantes
Et de soi-même

Plonger au plus profond de son être
Entre l’ombre et la lumière
Tomber dans une pâleur blême
Et tout envoyer paître

Ressentir l’union
De la Terre et du Ciel
Se relever
Puis repartir vers l’essentiel

© Benoît Patte

Élior doit être fort

J’aimerais vous conter l’histoire d’Élior. Élior a 20, 30 ou 50 ans. Il a dédié ou dédie encore sa vie à l’accumulation de richesses et de possessions à l’extérieur de lui-même. Menant une vie confortable, du moins en apparence, il néglige complètement la caverne d’Ali Baba remplie de trésors logée au plus profond de son être. Un peu comme s’il tentait désespérément d’attraper dehors un bonheur qu’il ne pourra jamais trouver que dedans.

On ne peut pas vraiment lui en vouloir, cela dit. Car dès son plus jeune âge, on l’a taillé comme une pierre d’angle pour qu’il puisse finir par trouver une place, sagement, dans l’un des recoins d’une société en perdition. Avec toute la générosité d’une civilisation malade, Élior, lorsqu’il était enfant, a eu droit à un bon formatage mental, le lissage affectif étant offert par la maison. Très vite, il fut encouragé à sécher la moindre petite larme qui perlait du coin de son œil. « Allons, un garçon, ça ne pleure pas, voyons ! Il faut être fort si tu veux devenir un homme ! », lui a-t-on rabâché pendant sa jeunesse. Quand on ne venait pas cadenasser ses accès de colère à grands coups de : « Arrête de crier comme ça, que diable ! »

Mais le pire, c’est qu’à un certain moment, notre ami Élior a commencé à croire que tout cela était pour son bien. Et c’est ainsi qu’en grandissant, il a pris l’habitude de ravaler sa bile, son chagrin et ses angoisses au lieu de les décharger sainement. Et comme c’est ce que tout le monde faisait autour de lui, il n’a jamais remis ce mode de fonctionnement en question. Il ne s’est jamais demandé non plus ce qu’il advenait d’une émotion qui n’avait pas eu la chance d’être vécue, ressentie, exprimée.

Alors Élior a rempli sa vie à ras bord. Fuyant en avant, parfois en arrière. À droite, à gauche. Carapatant tantôt dans l’action, les divertissements, les relations. Tantôt dans l’alimentation, le travail, les délations. Il a tout fait pour se dérober, pour éluder toute rencontre intime avec lui-même. Et il continue. De toute façon, il n’a tout simplement pas le temps pour « ces conneries  de bobos mal dans leur peau »!

Aujourd’hui cependant, quelque chose a changé. Étonnamment, sans trop savoir pourquoi, Élior a décidé de ne rien faire de sa journée. Il a refusé toutes les invitations pour se retrouver un peu seul. Un pas de géant dans la vie d’un homme abonné à l’action où « ne rien faire » rime trop souvent avec paresse et culpabilisation.

Peut-être qu’il ira se promener là où le vent voudra bien l’emmener. Peut-être qu’il s’allongera sur le banc d’un parc ou se blottira pour une fois contre les racines d’un vieil arbre au bord du lac. Peut-être qu’il se calera dans un fauteuil au coin du feu pour attendre le retour du printemps, bercé par un doux crépitement. S’interrogera-t-il sur le devenir des émotions qu’il avait balayées sous le paillasson ? Peut-être s’autorisera-t-il exceptionnellement à se montrer faible et vulnérable, là où toute sa vie durant il n’y aura eu de place que pour un simulacre de force, une solidité de façade ? Se permettra-t-il de laisser couler les larmes d’un enfant qui rêvait d’être éduqué autrement ? Ira-t-il crier sa colère en haut des montagnes ou aux confins de la Terre ? Je n’en sais rien. Peut-être qu’à l’avenir, il permettra à ses enfants de verser toutes les larmes qu’il n’a lui-même pas eu la permission de verser ? Peut-être ne fera-t-il rien de tout ça. En tout cas, il ne fuira pas dans la première source de distraction venue car aujourd’hui, oui, il a rendez-vous avec la vie. Aujourd’hui, Élior fait son premier pas sur le chemin qui le ramène chez lui.

Jolie petite cabane de terre et de paille

Par-là
Quelque part entre les pins
La Méouge et les étoiles
S’est perdue une jolie petite cabane
De terre et de paille

Un mélange d’argile et de foin
Une bâche de camion comme capuchon
Et quelques genêts bien calés
Trois fois rien
Et pourtant tout y est

Un lit un poêle et la lune
Comme lampe de chevet
Une eau pure
Belle
Glacée

Mais encore et surtout l’amitié
Si évidente
Hilarante
Et vivante
Qu’on n’hésite pas à la chanter

L’esprit vagabonde sur les sentiers
De violettes parsemés
Du lézard à la biche
Du buis à l’if
La montagne livre ses secrets au cœur attentif

Puis le printemps s’invite
Chez quelques gens un peu barrés
Petits et grands
S’en vont chanter

Danser
Et rêver un monde autrement
Tout un village embrasé dans la simplicité
Feu Caramantran

Par-là
Quelque part entre les pins
La Méouge et les étoiles
S’est perdue une jolie petite cabane
De terre et de paille

©Benoît Patte

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©Photo d’Anne Nuttelet

Voyage au cœur de l’instant

Cela faisait quelques temps que l’idée de participer à une retraite de vingt et un jours trottait dans mon esprit, telle une proposition venant d’une autre dimension, sorte d’invitation sans date de péremption. L’expérience fut si riche que je ne peux résister à l’envie de vous en partager quelques fragments.

Le 31 mars 2017

Le zafu bien calé dans la valisette de ma motocyclette, je trace vers l’Alsace et le temple de la Porte du Dragon. Un soleil étincelant illumine mon chemin, augurant je l’espère de chaleureuses retrouvailles avec la Sangha (la communauté) et la forêt qui m’a tant manqué. Niché dans les collines du parc naturel régional des Vosges du Nord, là où le petit village de Weiterswiller part à la rencontre de plusieurs milliers d’hectares boisés, le monastère Ryumon Ji invite tout un chacun à partir en quête de sa propre vérité. Une chapelle bouddhiste jouxte un potager et un jardin de pierres pendant que les autres bâtiments se camouflent entre les arbres en fleurs.

Ici, on peut poser ses valises avec son esprit juste à côté. Les journées, les repas, les activités sont programmées. Tout est fait pour ralentir la machine à penser. À peine installé dans le dortoir, un moine frappe le bois, nous invitant à rejoindre le dojo où nous méditerons avant le repas. Le vrombissement de ma moto résonne encore dans mes oreilles lorsque je prends place en demi-lotus devant le mur du dojo. Nous devons être une quinzaine. Yoda le chat est là, lui aussi. Il glisse entre les zabutons pendant que place nous prenons. Se frottant contre l’un ou l’autre d’entre nous dans un doux ronron, comme pour nous inviter à nous délecter nous aussi de la vibration des lieux.

S’asseoir. Prendre conscience des sensations éveillées par la respiration. Ressentir, sans commenter. Ressentir, s’en contenter. Plus facile à dire qu’à appliquer. Un courant d’air me caresse la nuque. Les pensées virevoltent, parfois s’incrustent, avant que le souffle ne vienne les balayer. Observer. Vibrer de toute ma poitrine quand un moine tambourine. Contempler. Accueillir la joie comme la douleur, l’agitation comme la paix. Revenir à la posture. Rêvasser. S’éveiller. Encore et toujours respirer. Écouter le chant des oiseaux de la forêt. Se laisser bercer, fessiers bien ancrés sur le zafu. Savourer cette chance. S’assoupir. Se redresser. Inlassablement recommencer. Et baigner dans l’incroyable bienveillance du silence.

Dès le lendemain, jour du 18e anniversaire du temple, une agréable routine s’installe. Debout à 6h, 6h30 : zazen, 7h30 : cérémonie du matin, 8h : guenmai (petit déjeuner rituel avec chant des sutras), 9-12h : samu (tâches quotidiennes : préparation des repas, vaisselle, ménage, jardinage), 12h30 : repas végétarien, 14h30-17h : samu, 18h45 : zazen, 20h : repas, 21h30 : coucher. Nous sommes encouragés à pratiquer à chaque instant, dans chacune de nos activités. Quelques jours plus tard, une soixantaine de personnes débarquent pour une sesshin de quatre jours en silence. De deux heures, nous passons à sept heures de méditation assise par jour.

Pendant zazen, selon l’heure de la journée, mon ombre vient parfois me saluer. Grande, immobile, silencieuse. Projection symbolique venant me chatouiller là où il m’est parfois plus difficile de regarder. Et lorsque ce n’est pas mon reflet qui met en lumière mes propres aspérités, ce sont les autres qui s’en chargent, merveilleux miroirs de ma parfaite imperfection. En observant les comportements qui me dérangent chez les autres, je plonge au cœur de mes propres contradictions. Je prends conscience qu’il n’y a pas qu’un seul maître dans ce temple (en l’occurrence Maître Olivier Reigen Wang-Ghen, fondateur du monastère), que chaque être vivant est un enseignant qui a quelque chose à m’apprendre.

Dès que nous avons du temps libre, je réponds à l’appel de la forêt. Le printemps répand son parfum entre les étables et les pins. Bercé par le crissement des feuilles de l’automne dernier, je rends grâce à la Nature en m’efforçant de ressentir chaque foulée. De temps en temps, un pic-vert frappe à la porte du bois. Son écho ne semble perturber aucunement les papillons qui poursuivent leur vol dégingandé. Je ne vois ni chevreuils, ni renards, ni rongeurs, ni sangliers, mais je sens qu’en ces lieux je ne suis que leur invité. Le maître des lieux, un chêne ayant planté ses racines dans la région il y a plus de 400 ans, m’invite à me blottir contre sa souche accueillante. Avec ses quatre mètres de diamètre, le mastodonte irradie d’énergie et de stabilité. J’imagine tout ce qu’il a vu défiler pendant toutes ces années. Il me parle d’amour, de patience, d’humilité. Une profonde gratitude inonde mon corps et mon esprit. Pour quelles raisons ? Aucune idée. Pas grave, la vie est bien plus simple quand on cesse de vouloir tout expliquer.

D’ailleurs, je ne sais pas très bien ce qui me pousse à participer à la cérémonie de Jukai (ordination de bodhisattva) par laquelle je m’engage à honorer et à transmettre les préceptes de l’ordination bouddhique. Mon corps, lui, semble parfaitement savoir ce qu’il fait. Lors d’un rituel de purification karmique aux échos chamaniques, ce sont toutes mes cellules qui observent joyeusement une infinité de petits dysfonctionnements s’envoler en fumée au rythme du tambour et des chants entonnés par les anciens. Nos demandes de pardon s’élèvent dans la nuit étoilée. Doucement, nous sentons la magie opérer.

Le lendemain, neuf repentis prennent place au centre de la chapelle, devant l’autel. Une douce odeur d’encens embaume l’atmosphère. À l’intérieur, mon cœur fait du yo-yo, battant la chamade comme le tambour du hatto. Dehors, une pluie froide finit de laver nos âmes. La salle est quasiment comble. Entre deux chants, nous acceptons de défendre les préceptes et recevons notre rakusu avant de monter sur l’autel pour prendre la place du Bouddha. Un profond sentiment de gratitude et de joie s’empare de tout mon être, électrisant chacune de mes cellules. Puis les chants cessent, l’encens se dissipe. La sesshin, et bientôt ma retraite, se terminent. Dehors, le vent a chassé la brume et le soleil a pointé le bout de son nez.

Vingt et un jours hors du passé, du futur, dans le présent. Venu pour faire le vide, j’enfourche ma bécane pour prendre la route du retour avec le sentiment d’avoir fait le plein. Merci au Temple de la Porte du Dragon ainsi qu’à tous les participants pour ces trois semaines dans la magie de l’instant. Merci aux fleurs, aux chevaux et au vent.

©Benoît Patte

Jukai_Avril17_48
©Photo de Stanislas Wang-Genh

English translation:

A journey into the now

The idea of going on a 21-day retreat had been on my mind for quite a while, like a proposal coming from another dimension, a sort of open invitation. The experience was so rich that I have to tell you about it.

March 31, 2017

The zafu packed in my motorcycle’s luggage, I dash on my vessel towards the French Alsace and the Dragon Gate Temple. A sparkling sun lights up the road, promising a warm reunion with the community and the forest that I have missed considerably.
Nestled in the hills of the Vosges du Nord Regional Natural Park, where the small village of Weiterswiller sets out to meet a zillion pines, the Ryumon Ji Monastery invites everyone to look for serenity. A Buddhist chapel towers over a vegetable garden while the other buildings hide among the flowering trees. In the midst of silence, the wind plays with chimes.

Here, you can dump your suitcase with your mind right next to it. Days, meals and activities are as regular as clockwork. Everything is done to break down the thinking habit. As I have just settled in the dormitory, a monk hits the woods, inviting us to walk down to the dojo where we will meditate before the evening meal. The whirring of my motorcycle is still echoeing in my ears when I sit in a half-lotus position, facing the dojo’s wall, among a small group of 15. Yoda the cat is there, too. He slips between the zabutons while our places we take. Rubbing himself against some of us with a gentle purr, inviting us to relish in the room’s power.

Sit. Focus on the soft feeling of your own breath. Just feel, no need for commenting. Just feel, and relish in trying. Easier said than done. Air flows around my neck. Thoughts twirl, sometimes stick, and disappear like they have come. Observe. Feel how your entire chest vibrates as a monk hits the drum. Welcome joy like pain, peace like fuss. Contemplate. Come back to body position. Dream. Wake up. Breathe. Again and again. Listen : Birds sing in the forest. Rock with your breath. Enjoy this chance. Doze off. Sit straight. Tirelessly start over. And bathe in the unbelievable benevolence of silence.

On the following day which marks the 18th anniversary of the temple, a pleasant routine sets in. Wake up at 6 am, 6:30 : zazen (sitting meditation), 7:30 : morning ceremony, 8 am : gen-maï (ritual breakfast and sutras chanting), 9-12 am : samu (daily tasks: meal preparation, dishes, household, gardening), 1:30 pm : vegetarian meal, 2:30 – 5 : samu, 6:45 zazen, 8 pm : evening meal, 9:30 : bedtime. Every moment, every activity is an invitation to practice. A few days later, sixty people arrive for a four-day silent retreat. From the usual 2 hours, we now spend 7 hours a day sitting in the dojo.

According to the hour of day, my shadow sometimes comes to greet me. Great, motionless, silent. The symbolic projection lights up the spots that are usually harder to watch. And when my reflection does not highlight my own harshness, the other participants do it, perfect mirrors of my imperfection. By observing the behaviors that disturb me in others, I dig into the heart of my own contradictions. And I realize that there is not a single master in this temple (in this case Master Olivier Reigen Wang-Ghen, founder of the monastery), that every being has something to teach me.

As soon as we have free time, I answer the call of the forest. The spring spreads its perfume between the stables and the pines. Stretching my spine, I take it all in my chest. Soothed by the screeching of autumn leaves, I try to thank Nature by feeling each and every stride. From time to time, a woodpecker hits at the wood’s door. Its echo does not seem to disrupt the butterflies in their gangling flight. I see no deer, no fox, no rodent, no wild boar, but I feel that in this natural cathedral I am only their guest. The master of the place, an oak tree that established in the area more than 400 years ago, invites me to cuddle up against its welcoming stock. With a four meter diameter, the giant radiates energy and stability. I imagine everything he has been through during all these years. He speaks to me of love, of patience, of humility. A sense of deep gratitude sweeps my body and soul. Why ? No clue. Whatever. Life seems much simpler when we stop trying to explain each and every matter.

By the way, I am not quite sure what drives me to engage in the Jukai ceremony by which I commit to honoring and transmitting the precepts of the bodhisattva ordination. However, my body seems to know exactly what it is doing. During a ritual of karmic cleansing that compares extremely well with shamanism, all my cells joyfully watch an infinity of small dysfunctions burn to the drum’s rythm and the monks’ chants. Our prayers for forgiveness rise in the starry night. Softly we start feeling the magic in the dim light.

The next day, nine repentants sit down in front of the altar at the center of the chapel. A sweet smell of incense perfumes the atmosphere. My heart pounds like hell. Outside, a cold rain completes our souls’ cleaning. The room is almost full. Between two songs, we accept to defend the precepts and receive our rakusu before climbing up the altar to sit in Buddha’s place. A deep sense of gratitude and joy rises through my whole being, electrifying each and every cell. Then the songs cease, the incense dissipates. The sesshin, and soon my retreat, come to an end. Outside, the wind blew the mist away and the sun came out to play.

21 days out of the past, out of the future, into the moment. I came here to empty out, but when I get on my bike to ride home I feel my batteries have completetely refilled. Thanks to the Dragon Gate Temple and to all the participants for these three weeks in the magic of the now. Thanks to the flowers, to the horses, to the snow.

©Benoît Patte

Le jardin d’Æden

Un peu à la manière dont je me suis laissé baguenauder au détour d’un chemin tombé dans l’oubli, quelque part dans notre si joli Tournaisis, ma plume vagabonde sur le papier pour vous livrer quelques-uns de ses secrets.

Hier, bien avant que la ville ne se réveille, des langues de feu embrasaient le ciel en donnant au clocher du coin des tons caramel, l’éclaboussant de nuances de rose et d’orange dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. La plupart des riverains ronflaient encore lorsque le soleil dessinait ses premières ombres sur la drève. La faune, elle, profitait déjà des lueurs de l’aube naissante. Un oiseau s’affairait, d’autres se dégageaient le sifflet. L’abeille rejoignait le bourdon qui chatouillait les tilleuls, conférant à l’air matinal comme une subtile saveur de miel. Savourant les parfums délicats du printemps, j’émergeais tranquillement de mes rêves.

Aujourd’hui le décor a bien changé. Les arbres bordant l’allée que j’arpente pour gagner mon jardin secret se tortillent dans une valse effrénée, ballottés par les bourrasques d’un vent à décorner les bœufs. Comme si des dizaines de géants verts titubaient sur le bas-côté, peinant à se remettre d’une nuit un peu trop arrosée. Alors que mes pieds dénudés goûtent la fraîcheur d’un parterre jonché de lilas, j’implore ma haie d’honneur pour qu’aucune branche ne rompe et n’occasionne un incident fâcheux. Pendant ce temps, d’interminables caravanes de nuages font la course dans un ciel si gris qu’il me donne envie de le serrer dans mes bras.

Arrivé d’un pas soutenu, je ralentis la cadence et descends calmement vers la carrière. Un peu comme si tout ici m’intimait de mimer la tortue plutôt que le lièvre. Comme si les arbres me chuchotaient au beau milieu de la tempête : « Doucement. Rien ne presse. Goûte la sève de l’existence avec chacun de tes sens ». J’obéis, le cœur rempli d’allégresse.

Une canne et ses canetons se débarbouillent la citrouille sous les regards inexpressifs des grenouilles. La chorale de crapauds répète dans les roseaux. Le héron regrette d’avoir un cou si fin qu’il ne peut de la carpe faire son festin. Monté sur ses échasses, il scrute le plan d’eau avec une élégance qu’on pourrait prendre pour du dédain.

Les végétaux interprètent leur partition du jour, se muant tour à tour en instrument à vent et en danseur galant. Pins, lierres et frênes… Noyers, fougères et chênes… Tous entrent dans la valse d’un vent cinglant qui les emmène. La pluie joue des castagnettes sur les feuillages abondants tandis que les bêtes à plumes se partagent la vedette à tour de chant. Au loin, un pigeon applaudit ses camarades d’un battement d’ailes qui résonne à travers tout le domaine.

Trônant au beau milieu de ces troubadours enchanteurs, mes yeux se posent sur le chef qui orchestre la symphonie de la vie dans ce petit coin de paradis. Captivé, je reste planté un bon moment devant ce titan venu d’un autre temps. Impérial. Musclé. Envoûtant. Il m’invite à me tapir contre ses racines pour caresser sa puissance. Je me sens minuscule. Du haut de ses 993 ans, Æden rassure autant qu’il décontenance.

Lentement, je me laisse hypnotiser par le somptueux ballet du bocage. Malgré la pluie et les rafales de vent qui me fouettent le visage, je me sens protégé, choyé par tous les acteurs de ce théâtre sauvage. Soudain je n’entends plus les pneus des voitures qui usent la chaussée. Lové dans la mousse, je quitte la ville et ses tracas. Ses espoirs. Ses peurs. Ses apparats. Son ivresse. Ses regrets. Son fracas. Bien que la cité soit toujours aussi proche, je me sens loin des chichis, des tralalas.

De simple figurant, me voici enrôlé dans la grande comédie naturelle. Laissant libre cours à ma voix d’exprimer une gratitude torrentielle. Grand-père Æden m’accompagne avec son milliard de feuilles frémissantes. Éole apportant de-ci de-là quelques modifications à la chorégraphie de l’arbre qui se trémousse dans le ciel.

“Ploc”! Une grosse goutte de pluie m’arrache à cette transe inopinée. Et je reste pantois face à tant de beauté, d’équilibre et d’harmonie. Car le vieux sage donne autant qu’il ne prend. Il ne se contente pas de se nourrir d’eau, de terre et de lumière. Non, en échange, il donne sans compter. Par ses racines, il stabilise le sol et abrite les plus petits. Il offre ses fruits aux riches comme aux démunis. Aux abeilles son pollen et aux oiseaux un nid. Et ce faisant, de tous ses visiteurs et résidents, il reçoit également. Les créatures volantes répandent sa semence. Le moineau le gratifie de son doux sifflement. Le vers ouvre la voie des profondeurs à ses racines pour qu’opère l’alchimie. Sans oublier les milliards de bactéries qui œuvrent inlassablement sous la surface de son sol fumant.

Un hêtre remarquable dont nous pouvons être fiers. Pourtant, beaucoup le frôle sans même l’apercevoir. Si préoccupés que sont les hommes à courir derrière la gloire, le pouvoir, les chimères. Pressés comme des citrons aigris, tendus comme des arcs prêts à décocher les flèches de leurs espoirs brisés, ils oublient bien souvent que leurs yeux sont faits pour s’écarquiller. Ils préfèrent rechercher la stimulation par l’extraordinaire et le sensationnel au détriment du mystère impénétrable de l’essentiel.

Je ne saurai que trop vous aviser d’aller déambuler sur les sentiers, d’aller vous blottir contre un arbre pour caresser son écorce, humer sa beauté, palper sa force. La forêt séculaire vous montrera comment planter les graines de votre libération et comment cueillir les fruits de votre pardon. Allez méditer sous les feuillages, avec ou sans raison. Et s’il vous en faut une -car il se peut que le vide intimide-, alors priez pour le frère d’Æden décapité. Eut-il su il y a près de mille ans que l’aménagement d’un parking finirait par lui être fatal, peut-être aurait-il pris racine loin de l’homme, loin du mal ? Neuf cents ans d’histoire végétale balayés pour remplir le puits d’une avidité abyssale… Puissions-nous nous pardonner un jour de couper avec autant d’indifférence les troncs contre lesquelles il fait pourtant si bon de s’asseoir, Ô nature louée dans toute ta brillance.

À travers les pleurs d’un hêtre endeuillé, c’est le cri de tous les règnes qui retentit au cœur de la plus belle de nos cathédrales. Tous réclament la fin d’une surexploitation, d’une cruauté qui a trop duré. Non loin de là, une demi-douzaine de vaches paissent derrière les clôtures électriques et les fils barbelés. Leurs grands yeux me parlent de la violence, de la souffrance, du manque de respect et de reconnaissance pour ce que les animaux donnent de bon cœur à l’homo-gargantua. Elles me confient que toutes les bêtes sont heureuses d’offrir leur corps et leur sang pour nourrir les hommes que nous sommes. Que cela fait partie de leur chemin, de leur rôle. Que ce qui les dérange, c’est que celui-ci consomme leur chair et les produits de leur chair avec autant d’ingratitude et d’indifférence. Leurs meuglements dénoncent la barbarie, les mauvais traitements. Elles se demandent pourquoi nous traitons certaines espèces avec autant de froideur pendant que nous bichonnons chiens et chats.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les unes méritent vos caresses pendant que les autres écopent d’un abattage sans merci, sans finesse ? Avez-vous déjà entendu le cri de désespoir de la vache qui pleure le veau qu’on lui arrache ? Avons-nous oublié que cette mère a un cœur, un esprit et une vie ? Vous êtes-vous déjà demandé de quel droit nous pouvions l’empêcher d’élever une famille ? Après tout, qu’est-ce qui dans notre infinie grandeur nous donne le droit de priver le veau du lait qui, en toute logique, lui est destiné ? Tout ça pour achalander les supermarchés de produits non indispensables à notre santé ! Le vent se lève, mais il ne dissipe aucunement le parfum d’hérésie qui embaume toute la prairie.

Les éléments déchaînés prêteront ensuite leur voix à une dynastie minérale en larmes. Comme si le ciel pleurait une humanité qui, croyant se placer au sommet de la chaîne alimentaire, a surtout réussi à atteindre le summum de l’absurdité. Alors le firmament chiale dans un vain espoir de purifier l’air vicié. La terre et ses billons d’indispensables bactéries recyclent tant bien que mal toutes les saloperies que nous continuons de lui déverser pendant qu’un savoureux cocktail de métaux, de pesticides et de perturbateurs endocriniens assaisonne l’eau de nos précieuses nappes phréatiques. Je me surprends à espérer que le lament des règnes opprimés ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd d’homme manifestement trop occupé à ne penser qu’à sa pomme…

Dans leur farandole frénétique, les arbres m’incitent à vider mon sac, sans barrière ni micmac. Leurs ondulations frissonnantes m’entraînant dans des divagations surprenantes. Alice plonge aux pays des merveilles. Elle y découvre des hommes devenus poissons, tournant en rond dans un bocal de plus en plus sale. Comme si ces derniers prenaient un malin plaisir à cracher dans la soupe et à creuser leur propre tombe. Comme si une sorte de culpabilité inconsciente les empêchait de jouir de la liberté d’exister.  Le vieux serpent vicieux préférant se ronger les sangs dans son trou que de laver sa peau en public, guettant la moindre faille de l’âme pour y cracher le fameux venin psychique.

Toc, toc, toc ! Qui est là ? Qui est las ? Qui en a jusque-là d’être las ? Las de quoi ? Las au point d’ignorer qui de Moi dit quoi sur Soi. Et l’autre dans tout ça ? Il se cache entre les mots, derrière ses maux, mais ne dit mot. Il maudit plutôt les mémoires d’un autre temps. Tant pis. Tant mieux. L’enfant, lui, joue à cache-cache avec son propre trésor pendant que dehors pissent des nuances de gris à l’infini. Fini, tout est fini. Tout est dit. Apathie. Dieux. Déni. Eux. Eux ils savent, ils écoutent, ils dansent le boogie-woogie. Toi, tu mens, tu prends, tu pies. Tu accumules, tu vends, tu châties.

Toi qui un jour t’es tu, tu baragouines. Têtu qui prend les armes et enfin s’exprime. Lézardant la page à coups de plume sauvages. Ok, très bien… Et demain ? On verra… Demain, tout fout le camp. Pour l’instant, seul compte ce stylo qui ralentit, s’emballe et déraille. Récital abscons déposé sur un tapis d’abandon. Qui chante l’amour que l’Homme n’a plus les couilles d’avoir pour ses parents, ses sœurs, ses frères. Ni pour lui-même. Célébrant la chance qu’il a d’assister à sa propre déchéance.

Patron, une bière ! Et vite ! Je n’ai pas que ça à faire ! Ça pue l’hilotisme, la cupidité et la mort ici. Fuyons la Terre ! Replions-nous dans nos paradis artificiels. Sobriété ? Non, mais… vous êtes fêlé ? Chef, encore une mousse s’il-te-plaît ! Comment ça, j’ai trop bu ? Oh, et puis va au diable ! Ça te fera du bien, tiens !

C’est ça, passe à table. À peine vidé que déjà tu te remplis. Gave-toi comme tu gaves le foi des oies. Enfourne ta côte à l’os en essayant de te rappeler d’où elle vient. Et bois, surtout, bois. Beaucoup. Consomme encore. Plus! Jette et gaspille. Un ciné ? T’as raison, surtout ne jamais arrêter de consommer. Le vide, ça effraie. Puis il n’y avait rien à la télé.

Patron, un demi ! Faut que j’oublie que je suis en vie ! Faut que j’oublie un passé de non-dits et que je vomisse un futur sans air pur. Surtout ne pas me parler du moment présent ! Pitié pas de bavure ! Faut que j’oublie que ceux qui tirent les ficelles nous ensorcellent, divisant pour mieux régner, monnayant pour mieux subordonner. Alors, patron, il vient ce demi ?

Un merle fuse à ras de terre pour éviter les courants d’air et réveille doucement Alice qui émerge du pays des merveilles. La fillette vous invite à aller poser vos fesses dans la poussière du temps, à vous enivrer de bouquets fleuris et d’humus fragrant. À l’instar de l’arbre maître, elle voudrait que vous jouissiez du simple fait d’être, que vous alliez de temps en temps tendre l’oreille sous les tilleuls. Peut-être entendrez-vous des centaines d’abeilles et de bourdons vrombir de plaisir devant l’abondance du pollen ?

De grâce, ralentissez. Allez accorder vos violons avec la nature des environs. Prenez le temps de rêver votre vie à l’ombre des vieux chênes. Confiez-leur vos joies, vos angoisses, vos trésors et vos peines. Exprimez-leur votre colère, votre haine. Avec leur bienveillance éternelle, ils vous aideront à remonter à la racine de vos peurs. S’il-vous-plaît, allez flâner au gré des chemins et des sentiers. Accrochez votre cerveau à la branche de l’arbre qui vous plaît. Et peut-être qu’un jour… Oui, peut-être qu’un jour l’homme finira par se réveiller…

2017-06-20 05.49.14-1

©Texte et photo de Benoît Patte