Voyage au cœur de l’instant

Cela faisait quelques temps que l’idée de participer à une retraite de vingt et un jours trottait dans mon esprit, telle une proposition venant d’une autre dimension, sorte d’invitation sans date de péremption. L’expérience fut si riche que je ne peux résister à l’envie de vous en partager quelques fragments.

Le 31 mars 2017

Le zafu bien calé dans la valisette de ma motocyclette, je trace vers l’Alsace et le temple de la Porte du Dragon. Un soleil étincelant illumine mon chemin, augurant je l’espère de chaleureuses retrouvailles avec la Sangha (la communauté) et la forêt qui m’a tant manqué. Niché dans les collines du parc naturel régional des Vosges du Nord, là où le petit village de Weiterswiller part à la rencontre de plusieurs milliers d’hectares boisés, le monastère Ryumon Ji invite tout un chacun à partir en quête de sa propre vérité. Une chapelle bouddhiste jouxte un potager et un jardin de pierres pendant que les autres bâtiments se camouflent entre les arbres en fleurs.

Ici, on peut poser ses valises avec son esprit juste à côté. Les journées, les repas, les activités sont programmées. Tout est fait pour ralentir la machine à penser. À peine installé dans le dortoir, un moine frappe le bois, nous invitant à rejoindre le dojo où nous méditerons avant le repas. Le vrombissement de ma moto résonne encore dans mes oreilles lorsque je prends place en demi-lotus devant le mur du dojo. Nous devons être une quinzaine. Yoda le chat est là, lui aussi. Il glisse entre les zabutons pendant que place nous prenons. Se frottant contre l’un ou l’autre d’entre nous dans un doux ronron, comme pour nous inviter à nous délecter nous aussi de la vibration des lieux.

S’asseoir. Prendre conscience des sensations éveillées par la respiration. Ressentir, sans commenter. Ressentir, s’en contenter. Plus facile à dire qu’à appliquer. Un courant d’air me caresse la nuque. Les pensées virevoltent, parfois s’incrustent, avant que le souffle ne vienne les balayer. Observer. Vibrer de toute ma poitrine quand un moine tambourine. Contempler. Accueillir la joie comme la douleur, l’agitation comme la paix. Revenir à la posture. Rêvasser. S’éveiller. Encore et toujours respirer. Écouter le chant des oiseaux de la forêt. Se laisser bercer, fessiers bien ancrés sur le zafu. Savourer cette chance. S’assoupir. Se redresser. Inlassablement recommencer. Et baigner dans l’incroyable bienveillance du silence.

Dès le lendemain, jour du 18e anniversaire du temple, une agréable routine s’installe. Debout à 6h, 6h30 : zazen, 7h30 : cérémonie du matin, 8h : guenmai (petit déjeuner rituel avec chant des sutras), 9-12h : samu (tâches quotidiennes : préparation des repas, vaisselle, ménage, jardinage), 12h30 : repas végétarien, 14h30-17h : samu, 18h45 : zazen, 20h : repas, 21h30 : coucher. Nous sommes encouragés à pratiquer à chaque instant, dans chacune de nos activités. Quelques jours plus tard, une soixantaine de personnes débarquent pour une sesshin de quatre jours en silence. De deux heures, nous passons à sept heures de méditation assise par jour.

Pendant zazen, selon l’heure de la journée, mon ombre vient parfois me saluer. Grande, immobile, silencieuse. Projection symbolique venant me chatouiller là où il m’est parfois plus difficile de regarder. Et lorsque ce n’est pas mon reflet qui met en lumière mes propres aspérités, ce sont les autres qui s’en chargent, merveilleux miroirs de ma parfaite imperfection. En observant les comportements qui me dérangent chez les autres, je plonge au cœur de mes propres contradictions. Je prends conscience qu’il n’y a pas qu’un seul maître dans ce temple (en l’occurrence Maître Olivier Reigen Wang-Ghen, fondateur du monastère), que chaque être vivant est un enseignant qui a quelque chose à m’apprendre.

Dès que nous avons du temps libre, je réponds à l’appel de la forêt. Le printemps répand son parfum entre les étables et les pins. Bercé par le crissement des feuilles de l’automne dernier, je rends grâce à la Nature en m’efforçant de ressentir chaque foulée. De temps en temps, un pic-vert frappe à la porte du bois. Son écho ne semble perturber aucunement les papillons qui poursuivent leur vol dégingandé. Je ne vois ni chevreuils, ni renards, ni rongeurs, ni sangliers, mais je sens qu’en ces lieux je ne suis que leur invité. Le maître des lieux, un chêne ayant planté ses racines dans la région il y a plus de 400 ans, m’invite à me blottir contre sa souche accueillante. Avec ses quatre mètres de diamètre, le mastodonte irradie d’énergie et de stabilité. J’imagine tout ce qu’il a vu défiler pendant toutes ces années. Il me parle d’amour, de patience, d’humilité. Une profonde gratitude inonde mon corps et mon esprit. Pour quelles raisons ? Aucune idée. Pas grave, la vie est bien plus simple quand on cesse de vouloir tout expliquer.

D’ailleurs, je ne sais pas très bien ce qui me pousse à participer à la cérémonie de Jukai (ordination de bodhisattva) par laquelle je m’engage à honorer et à transmettre les préceptes de l’ordination bouddhique. Mon corps, lui, semble parfaitement savoir ce qu’il fait. Lors d’un rituel de purification karmique aux échos chamaniques, ce sont toutes mes cellules qui observent joyeusement une infinité de petits dysfonctionnements s’envoler en fumée au rythme du tambour et des chants entonnés par les anciens. Nos demandes de pardon s’élèvent dans la nuit étoilée. Doucement, nous sentons la magie opérer.

Le lendemain, neuf repentis prennent place au centre de la chapelle, devant l’autel. Une douce odeur d’encens embaume l’atmosphère. À l’intérieur, mon cœur fait du yo-yo, battant la chamade comme le tambour du hatto. Dehors, une pluie froide finit de laver nos âmes. La salle est quasiment comble. Entre deux chants, nous acceptons de défendre les préceptes et recevons notre rakusu avant de monter sur l’autel pour prendre la place du Bouddha. Un profond sentiment de gratitude et de joie s’empare de tout mon être, électrisant chacune de mes cellules. Puis les chants cessent, l’encens se dissipe. La sesshin, et bientôt ma retraite, se terminent. Dehors, le vent a chassé la brume et le soleil a pointé le bout de son nez.

Vingt et un jours hors du passé, du futur, dans le présent. Venu pour faire le vide, j’enfourche ma bécane pour prendre la route du retour avec le sentiment d’avoir fait le plein. Merci au Temple de la Porte du Dragon ainsi qu’à tous les participants pour ces trois semaines dans la magie de l’instant. Merci aux fleurs, aux chevaux et au vent.

©Benoît Patte

Jukai_Avril17_48
©Photo de Stanislas Wang-Genh

English translation:

A journey into the now

The idea of going on a 21-day retreat had been on my mind for quite a while, like a proposal coming from another dimension, a sort of open invitation. The experience was so rich that I have to tell you about it.

March 31, 2017

The zafu packed in my motorcycle’s luggage, I dash on my vessel towards the French Alsace and the Dragon Gate Temple. A sparkling sun lights up the road, promising a warm reunion with the community and the forest that I have missed considerably.
Nestled in the hills of the Vosges du Nord Regional Natural Park, where the small village of Weiterswiller sets out to meet a zillion pines, the Ryumon Ji Monastery invites everyone to look for serenity. A Buddhist chapel towers over a vegetable garden while the other buildings hide among the flowering trees. In the midst of silence, the wind plays with chimes.

Here, you can dump your suitcase with your mind right next to it. Days, meals and activities are as regular as clockwork. Everything is done to break down the thinking habit. As I have just settled in the dormitory, a monk hits the woods, inviting us to walk down to the dojo where we will meditate before the evening meal. The whirring of my motorcycle is still echoeing in my ears when I sit in a half-lotus position, facing the dojo’s wall, among a small group of 15. Yoda the cat is there, too. He slips between the zabutons while our places we take. Rubbing himself against some of us with a gentle purr, inviting us to relish in the room’s power.

Sit. Focus on the soft feeling of your own breath. Just feel, no need for commenting. Just feel, and relish in trying. Easier said than done. Air flows around my neck. Thoughts twirl, sometimes stick, and disappear like they have come. Observe. Feel how your entire chest vibrates as a monk hits the drum. Welcome joy like pain, peace like fuss. Contemplate. Come back to body position. Dream. Wake up. Breathe. Again and again. Listen : Birds sing in the forest. Rock with your breath. Enjoy this chance. Doze off. Sit straight. Tirelessly start over. And bathe in the unbelievable benevolence of silence.

On the following day which marks the 18th anniversary of the temple, a pleasant routine sets in. Wake up at 6 am, 6:30 : zazen (sitting meditation), 7:30 : morning ceremony, 8 am : gen-maï (ritual breakfast and sutras chanting), 9-12 am : samu (daily tasks: meal preparation, dishes, household, gardening), 1:30 pm : vegetarian meal, 2:30 – 5 : samu, 6:45 zazen, 8 pm : evening meal, 9:30 : bedtime. Every moment, every activity is an invitation to practice. A few days later, sixty people arrive for a four-day silent retreat. From the usual 2 hours, we now spend 7 hours a day sitting in the dojo.

According to the hour of day, my shadow sometimes comes to greet me. Great, motionless, silent. The symbolic projection lights up the spots that are usually harder to watch. And when my reflection does not highlight my own harshness, the other participants do it, perfect mirrors of my imperfection. By observing the behaviors that disturb me in others, I dig into the heart of my own contradictions. And I realize that there is not a single master in this temple (in this case Master Olivier Reigen Wang-Ghen, founder of the monastery), that every being has something to teach me.

As soon as we have free time, I answer the call of the forest. The spring spreads its perfume between the stables and the pines. Stretching my spine, I take it all in my chest. Soothed by the screeching of autumn leaves, I try to thank Nature by feeling each and every stride. From time to time, a woodpecker hits at the wood’s door. Its echo does not seem to disrupt the butterflies in their gangling flight. I see no deer, no fox, no rodent, no wild boar, but I feel that in this natural cathedral I am only their guest. The master of the place, an oak tree that established in the area more than 400 years ago, invites me to cuddle up against its welcoming stock. With a four meter diameter, the giant radiates energy and stability. I imagine everything he has been through during all these years. He speaks to me of love, of patience, of humility. A sense of deep gratitude sweeps my body and soul. Why ? No clue. Whatever. Life seems much simpler when we stop trying to explain each and every matter.

By the way, I am not quite sure what drives me to engage in the Jukai ceremony by which I commit to honoring and transmitting the precepts of the bodhisattva ordination. However, my body seems to know exactly what it is doing. During a ritual of karmic cleansing that compares extremely well with shamanism, all my cells joyfully watch an infinity of small dysfunctions burn to the drum’s rythm and the monks’ chants. Our prayers for forgiveness rise in the starry night. Softly we start feeling the magic in the dim light.

The next day, nine repentants sit down in front of the altar at the center of the chapel. A sweet smell of incense perfumes the atmosphere. My heart pounds like hell. Outside, a cold rain completes our souls’ cleaning. The room is almost full. Between two songs, we accept to defend the precepts and receive our rakusu before climbing up the altar to sit in Buddha’s place. A deep sense of gratitude and joy rises through my whole being, electrifying each and every cell. Then the songs cease, the incense dissipates. The sesshin, and soon my retreat, come to an end. Outside, the wind blew the mist away and the sun came out to play.

21 days out of the past, out of the future, into the moment. I came here to empty out, but when I get on my bike to ride home I feel my batteries have completetely refilled. Thanks to the Dragon Gate Temple and to all the participants for these three weeks in the magic of the now. Thanks to the flowers, to the horses, to the snow.

©Benoît Patte

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