Le jardin d’Æden

Un peu à la manière dont je me suis laissé baguenauder au détour d’un chemin tombé dans l’oubli, quelque part dans notre si joli Tournaisis, ma plume vagabonde sur le papier pour vous livrer quelques-uns de ses secrets.

Hier, bien avant que la ville ne se réveille, des langues de feu embrasaient le ciel en donnant au clocher du coin des tons caramel, l’éclaboussant de nuances de rose et d’orange dont j’ignorais jusqu’alors l’existence. La plupart des riverains ronflaient encore lorsque le soleil dessinait ses premières ombres sur la drève. La faune, elle, profitait déjà des lueurs de l’aube naissante. Un oiseau s’affairait, d’autres se dégageaient le sifflet. L’abeille rejoignait le bourdon qui chatouillait les tilleuls, conférant à l’air matinal comme une subtile saveur de miel. Savourant les parfums délicats du printemps, j’émergeais tranquillement de mes rêves.

Aujourd’hui le décor a bien changé. Les arbres bordant l’allée que j’arpente pour gagner mon jardin secret se tortillent dans une valse effrénée, ballottés par les bourrasques d’un vent à décorner les bœufs. Comme si des dizaines de géants verts titubaient sur le bas-côté, peinant à se remettre d’une nuit un peu trop arrosée. Alors que mes pieds dénudés goûtent la fraîcheur d’un parterre jonché de lilas, j’implore ma haie d’honneur pour qu’aucune branche ne rompe et n’occasionne un incident fâcheux. Pendant ce temps, d’interminables caravanes de nuages font la course dans un ciel si gris qu’il me donne envie de le serrer dans mes bras.

Arrivé d’un pas soutenu, je ralentis la cadence et descends calmement vers la carrière. Un peu comme si tout ici m’intimait de mimer la tortue plutôt que le lièvre. Comme si les arbres me chuchotaient au beau milieu de la tempête : « Doucement. Rien ne presse. Goûte la sève de l’existence avec chacun de tes sens ». J’obéis, le cœur rempli d’allégresse.

Une canne et ses canetons se débarbouillent la citrouille sous les regards inexpressifs des grenouilles. La chorale de crapauds répète dans les roseaux. Le héron regrette d’avoir un cou si fin qu’il ne peut de la carpe faire son festin. Monté sur ses échasses, il scrute le plan d’eau avec une élégance qu’on pourrait prendre pour du dédain.

Les végétaux interprètent leur partition du jour, se muant tour à tour en instrument à vent et en danseur galant. Pins, lierres et frênes… Noyers, fougères et chênes… Tous entrent dans la valse d’un vent cinglant qui les emmène. La pluie joue des castagnettes sur les feuillages abondants tandis que les bêtes à plumes se partagent la vedette à tour de chant. Au loin, un pigeon applaudit ses camarades d’un battement d’ailes qui résonne à travers tout le domaine.

Trônant au beau milieu de ces troubadours enchanteurs, mes yeux se posent sur le chef qui orchestre la symphonie de la vie dans ce petit coin de paradis. Captivé, je reste planté un bon moment devant ce titan venu d’un autre temps. Impérial. Musclé. Envoûtant. Il m’invite à me tapir contre ses racines pour caresser sa puissance. Je me sens minuscule. Du haut de ses 993 ans, Æden rassure autant qu’il décontenance.

Lentement, je me laisse hypnotiser par le somptueux ballet du bocage. Malgré la pluie et les rafales de vent qui me fouettent le visage, je me sens protégé, choyé par tous les acteurs de ce théâtre sauvage. Soudain je n’entends plus les pneus des voitures qui usent la chaussée. Lové dans la mousse, je quitte la ville et ses tracas. Ses espoirs. Ses peurs. Ses apparats. Son ivresse. Ses regrets. Son fracas. Bien que la cité soit toujours aussi proche, je me sens loin des chichis, des tralalas.

De simple figurant, me voici enrôlé dans la grande comédie naturelle. Laissant libre cours à ma voix d’exprimer une gratitude torrentielle. Grand-père Æden m’accompagne avec son milliard de feuilles frémissantes. Éole apportant de-ci de-là quelques modifications à la chorégraphie de l’arbre qui se trémousse dans le ciel.

“Ploc”! Une grosse goutte de pluie m’arrache à cette transe inopinée. Et je reste pantois face à tant de beauté, d’équilibre et d’harmonie. Car le vieux sage donne autant qu’il ne prend. Il ne se contente pas de se nourrir d’eau, de terre et de lumière. Non, en échange, il donne sans compter. Par ses racines, il stabilise le sol et abrite les plus petits. Il offre ses fruits aux riches comme aux démunis. Aux abeilles son pollen et aux oiseaux un nid. Et ce faisant, de tous ses visiteurs et résidents, il reçoit également. Les créatures volantes répandent sa semence. Le moineau le gratifie de son doux sifflement. Le vers ouvre la voie des profondeurs à ses racines pour qu’opère l’alchimie. Sans oublier les milliards de bactéries qui œuvrent inlassablement sous la surface de son sol fumant.

Un hêtre remarquable dont nous pouvons être fiers. Pourtant, beaucoup le frôle sans même l’apercevoir. Si préoccupés que sont les hommes à courir derrière la gloire, le pouvoir, les chimères. Pressés comme des citrons aigris, tendus comme des arcs prêts à décocher les flèches de leurs espoirs brisés, ils oublient bien souvent que leurs yeux sont faits pour s’écarquiller. Ils préfèrent rechercher la stimulation par l’extraordinaire et le sensationnel au détriment du mystère impénétrable de l’essentiel.

Je ne saurai que trop vous aviser d’aller déambuler sur les sentiers, d’aller vous blottir contre un arbre pour caresser son écorce, humer sa beauté, palper sa force. La forêt séculaire vous montrera comment planter les graines de votre libération et comment cueillir les fruits de votre pardon. Allez méditer sous les feuillages, avec ou sans raison. Et s’il vous en faut une -car il se peut que le vide intimide-, alors priez pour le frère d’Æden décapité. Eut-il su il y a près de mille ans que l’aménagement d’un parking finirait par lui être fatal, peut-être aurait-il pris racine loin de l’homme, loin du mal ? Neuf cents ans d’histoire végétale balayés pour remplir le puits d’une avidité abyssale… Puissions-nous nous pardonner un jour de couper avec autant d’indifférence les troncs contre lesquelles il fait pourtant si bon de s’asseoir, Ô nature louée dans toute ta brillance.

À travers les pleurs d’un hêtre endeuillé, c’est le cri de tous les règnes qui retentit au cœur de la plus belle de nos cathédrales. Tous réclament la fin d’une surexploitation, d’une cruauté qui a trop duré. Non loin de là, une demi-douzaine de vaches paissent derrière les clôtures électriques et les fils barbelés. Leurs grands yeux me parlent de la violence, de la souffrance, du manque de respect et de reconnaissance pour ce que les animaux donnent de bon cœur à l’homo-gargantua. Elles me confient que toutes les bêtes sont heureuses d’offrir leur corps et leur sang pour nourrir les hommes que nous sommes. Que cela fait partie de leur chemin, de leur rôle. Que ce qui les dérange, c’est que celui-ci consomme leur chair et les produits de leur chair avec autant d’ingratitude et d’indifférence. Leurs meuglements dénoncent la barbarie, les mauvais traitements. Elles se demandent pourquoi nous traitons certaines espèces avec autant de froideur pendant que nous bichonnons chiens et chats.

Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les unes méritent vos caresses pendant que les autres écopent d’un abattage sans merci, sans finesse ? Avez-vous déjà entendu le cri de désespoir de la vache qui pleure le veau qu’on lui arrache ? Avons-nous oublié que cette mère a un cœur, un esprit et une vie ? Vous êtes-vous déjà demandé de quel droit nous pouvions l’empêcher d’élever une famille ? Après tout, qu’est-ce qui dans notre infinie grandeur nous donne le droit de priver le veau du lait qui, en toute logique, lui est destiné ? Tout ça pour achalander les supermarchés de produits non indispensables à notre santé ! Le vent se lève, mais il ne dissipe aucunement le parfum d’hérésie qui embaume toute la prairie.

Les éléments déchaînés prêteront ensuite leur voix à une dynastie minérale en larmes. Comme si le ciel pleurait une humanité qui, croyant se placer au sommet de la chaîne alimentaire, a surtout réussi à atteindre le summum de l’absurdité. Alors le firmament chiale dans un vain espoir de purifier l’air vicié. La terre et ses billons d’indispensables bactéries recyclent tant bien que mal toutes les saloperies que nous continuons de lui déverser pendant qu’un savoureux cocktail de métaux, de pesticides et de perturbateurs endocriniens assaisonne l’eau de nos précieuses nappes phréatiques. Je me surprends à espérer que le lament des règnes opprimés ne tombera pas dans l’oreille d’un sourd d’homme manifestement trop occupé à ne penser qu’à sa pomme…

Dans leur farandole frénétique, les arbres m’incitent à vider mon sac, sans barrière ni micmac. Leurs ondulations frissonnantes m’entraînant dans des divagations surprenantes. Alice plonge aux pays des merveilles. Elle y découvre des hommes devenus poissons, tournant en rond dans un bocal de plus en plus sale. Comme si ces derniers prenaient un malin plaisir à cracher dans la soupe et à creuser leur propre tombe. Comme si une sorte de culpabilité inconsciente les empêchait de jouir de la liberté d’exister.  Le vieux serpent vicieux préférant se ronger les sangs dans son trou que de laver sa peau en public, guettant la moindre faille de l’âme pour y cracher le fameux venin psychique.

Toc, toc, toc ! Qui est là ? Qui est las ? Qui en a jusque-là d’être las ? Las de quoi ? Las au point d’ignorer qui de Moi dit quoi sur Soi. Et l’autre dans tout ça ? Il se cache entre les mots, derrière ses maux, mais ne dit mot. Il maudit plutôt les mémoires d’un autre temps. Tant pis. Tant mieux. L’enfant, lui, joue à cache-cache avec son propre trésor pendant que dehors pissent des nuances de gris à l’infini. Fini, tout est fini. Tout est dit. Apathie. Dieux. Déni. Eux. Eux ils savent, ils écoutent, ils dansent le boogie-woogie. Toi, tu mens, tu prends, tu pies. Tu accumules, tu vends, tu châties.

Toi qui un jour t’es tu, tu baragouines. Têtu qui prend les armes et enfin s’exprime. Lézardant la page à coups de plume sauvages. Ok, très bien… Et demain ? On verra… Demain, tout fout le camp. Pour l’instant, seul compte ce stylo qui ralentit, s’emballe et déraille. Récital abscons déposé sur un tapis d’abandon. Qui chante l’amour que l’Homme n’a plus les couilles d’avoir pour ses parents, ses sœurs, ses frères. Ni pour lui-même. Célébrant la chance qu’il a d’assister à sa propre déchéance.

Patron, une bière ! Et vite ! Je n’ai pas que ça à faire ! Ça pue l’hilotisme, la cupidité et la mort ici. Fuyons la Terre ! Replions-nous dans nos paradis artificiels. Sobriété ? Non, mais… vous êtes fêlé ? Chef, encore une mousse s’il-te-plaît ! Comment ça, j’ai trop bu ? Oh, et puis va au diable ! Ça te fera du bien, tiens !

C’est ça, passe à table. À peine vidé que déjà tu te remplis. Gave-toi comme tu gaves le foi des oies. Enfourne ta côte à l’os en essayant de te rappeler d’où elle vient. Et bois, surtout, bois. Beaucoup. Consomme encore. Plus! Jette et gaspille. Un ciné ? T’as raison, surtout ne jamais arrêter de consommer. Le vide, ça effraie. Puis il n’y avait rien à la télé.

Patron, un demi ! Faut que j’oublie que je suis en vie ! Faut que j’oublie un passé de non-dits et que je vomisse un futur sans air pur. Surtout ne pas me parler du moment présent ! Pitié pas de bavure ! Faut que j’oublie que ceux qui tirent les ficelles nous ensorcellent, divisant pour mieux régner, monnayant pour mieux subordonner. Alors, patron, il vient ce demi ?

Un merle fuse à ras de terre pour éviter les courants d’air et réveille doucement Alice qui émerge du pays des merveilles. La fillette vous invite à aller poser vos fesses dans la poussière du temps, à vous enivrer de bouquets fleuris et d’humus fragrant. À l’instar de l’arbre maître, elle voudrait que vous jouissiez du simple fait d’être, que vous alliez de temps en temps tendre l’oreille sous les tilleuls. Peut-être entendrez-vous des centaines d’abeilles et de bourdons vrombir de plaisir devant l’abondance du pollen ?

De grâce, ralentissez. Allez accorder vos violons avec la nature des environs. Prenez le temps de rêver votre vie à l’ombre des vieux chênes. Confiez-leur vos joies, vos angoisses, vos trésors et vos peines. Exprimez-leur votre colère, votre haine. Avec leur bienveillance éternelle, ils vous aideront à remonter à la racine de vos peurs. S’il-vous-plaît, allez flâner au gré des chemins et des sentiers. Accrochez votre cerveau à la branche de l’arbre qui vous plaît. Et peut-être qu’un jour… Oui, peut-être qu’un jour l’homme finira par se réveiller…

2017-06-20 05.49.14-1

©Texte et photo de Benoît Patte

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